Le culte des mangues en Chine

Mangue MaoL’excellente revue Books raconte qu’il y a cinquante ans, Mao lançait la Révolution culturelle. Pendant dix ans, les Chinois se livrent à une sanglante guerre de factions. Au milieu du chaos, ils se prennent d’une incroyable passion pour un fruit, la mangue. Dans Mao’s Golden Mangoes, Alfreda Murck décrit cet épisode étrange. Tout commence en 1968, quand Mao remercie trente mille ouvriers venus réprimer les étudiants de Pékin en leur offrant quarante mangues, fruits que lui a offerts la veille un ministre pakistanais. C’est la première fois que les ouvriers voient des mangues. Ils sont intrigués, et certains aimeraient bien y goûter, mais c’est un cadeau du Grand Timonier. Le symbole est fort, c’est celui de l’amour de Mao pour le prolétariat. Les ouvriers décident de le transmettre aux principales usines de Pékin, et leur envoient le précieux fruit. Sur place, les mangues de Mao sont traitées comme des reliques, plongées dans le formol ou recouvertes de cire pour être conservées. « Les fruits étaient placés sur un autel et les ouvriers en file indienne venaient un par un se prosterner », écrit Murck. Bientôt, la mangue devient plus que le symbole de l’amour de Mao ; elle est le symbole de Mao ; elle est Mao tout court.

Dans une usine textile, quand le fruit commence à pourrir, il est pelé et mis à bouillir dans une grande quantité d’eau. Et une cérémonie est organisée, au cours de laquelle chaque ouvrier boit une cuillère de ce liquide sacré. Partout, des répliques en cire, en plastique, en papier mâché sont fabriquées. Certaines font des tournées en province, où elles paradent sous leurs dômes de verre. Au moment même où les Gardes rouges cherchent à éradiquer toute pratique religieuse, la mangue devient ainsi l’objet d’un culte. Le divin fruit est partout, des cérémonies aux objets les plus usuels, décorés à son effigie. Cette fièvre dure dix-huit mois, avant de retomber. En 1974, la femme de Mao, Jiang Qing, essaiera bien de ressusciter l’enthousiasme en envoyant des mangues (cadeau d’Imelda Marcos) aux ouvriers. Ils la remercient mais la flamme est éteinte. Bien peu savent, pourtant, que Mao n’aimait pas les mangues.

Mao’s Golden Mangoes and the Cultural Revolution par Alfreda Murck, University of Chicago Press, 2013

Autre source : Rietberg Museum

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