Food Porn, pornographie alimentaire

Food pornL’excellent site Atabula dirigé par Franck Pinay-Rabaroust pose un débat sur le Food Porn. Quésaco ? Carlo Petrini de Slow Food s’enflamme souvent avec la pornographie alimentaire, mais pour désigner la débauche de produits industriels débordant de nos frigos et des étals du commerce, la stigmatiser pour l’omniprésence de la publicité. Là, depuis quelques mois, des chefs dubitatifs ou grincheux, c’est selon, s’inquiètent de cette manie venue du Japon de photographier ce qu’on mange pour le diffuser sur les réseaux sociaux. Poussant par là, les cuisiniers à faire de belles assiettes au détriment de la qualité, selon Alain Dutournier. La Food Porn, ce serait ça. Réfléchissons.

Tiens, ce midi dans une rue touristique de Paris, deux minettes (type asiatique) photographiaient en terrasse les rognons de veau et les escargots qu’on venait de leur servir. En pouffant de rire. Vaguement inquiètes des bestioles à manger. Et sans doute prévenues par des lectures sur les réseaux sociaux. S’agit-il de Food Porn ? Ces « cuisiniers » qui ont réchauffé ces plats surgelés venant de chez Metro, le même qui accroche sa pub sur Atabula (« Des produits et des services dédiés à la haute gastronomie » Metro premium) verraient-ils leur savoir-faire dégradé ?

Ce serait de la mauvaise foi de mêler les pratiques du tourisme de masse avec des attitudes ne relevant pas forcément du tourisme, c’est-à-dire manger dans ces lieux sacrés que sont les restaurants avec nappes blanches, cristal étincelant et personnel aux petits soins. Dans ces temples dédiés à la gastronomie, ces photos gênent les rituels. Pourtant, certaines personnes photographiaient dans un passé proche la salle, le menu…. Le serveur devant faire aussi la photo des invités à table dès que les savonnettes de chez Kodak et, plus tard, les smartphones l’ont permis.

« Porn », ce serait l’exhibitionnisme de ces pratiques privées qui passent dans la sphère publique de l’internet. On voit le danger des cuisiniers fliqués par les commentaires qui ne dépassaient pas jadis le cercle des mangeurs à table. Le web est un ogre dévorant qui avale tout : narcissisme, angoisses, vantardises, mensonges, règlements de compte, etc. qui sont à l’amont de la photo le désir de conserver une expérience forte passant trop vite dans le cimetière des souvenirs oubliés. Ce porn n’est-il pas plutôt le comportement de gens mal éduqués en un lieu où l’on attend des comportements policés ? Un peu comme les Anglais si attachés à l’étiquette qui boivent trop de bière avant d’aller voter et le regrettent. Car personne ne dit que photographier une assiette  donne du goût à ce qu’on mange.

Aux chefs qui feraient grise mine devant cette pornographie imagière, on rappelle combien d’entre eux reçoivent comme un boomerang ce qu’ils ont alimenté en images dans l’édition. Car le food porn est très présent en librairie, en kiosque. Les chefs aux toques préfacent, engagent à tout va des nègres pour faire des textes qui vont meubler le pavé d’images.

Enfin, sommet de la bêtise anglaise venue d’Oxford publiant un article dans Brain and Cognition, le food porn ferait grossir ! L’argumentaire de Charles Spence vaut son pesant de fish and ships. Ce psychologue qui traque les raisons de l’obésité croit inventer l’idée de « faim visuelle ». Cette faim, il la repère par le coeur et les glandes salivaires qui s’affolent chez ceux qui regardent les photos. On rejoindrait la pornographie alimentaire de Carlo Petrini. Qu’aurait dit notre Anglais au XVIIe siècle chez un riche Hollandais qui l’aurait invité à manger devant une nature morte ? Les Hollandais, pornographes sans le savoir ?

Faut-il interdire les photos ? Certains le font, avec quel résultat ? Autant interdire les smartphones au Conseil des ministres. Même Hollande qui se fâche chaque mercredi n’y arrive pas. Le food porn, ce serait peut-être la peur qu’ont tous les conférenciers parlant devant des gens qui ne les regardent (pour cause de SMS, Twitter, Facebook…) et qui gagnerait les cuisiniers ? Vite, vite, interrogeons les médiologues.

Pour aller plus loin le site Marie-Claire qui se lâche. Source de la photo plus haut.
Ou des conseils pour réussir ses photos.

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Gilles Fumey est géographe de l’alimentation et dirige le Food 2.0 LAB avec Richard C. Delerins et Christophe Lavelle à qui il dédie cet article.


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