Hallali sur le halal ?

Halal meat 1Va-t-on solder un jour les crises de confiance alimentaires des années 2000 ? Ou devoir « restaurer » cette confiance en imposant à l’industrie de nouvelles pratiques alimentaires ? Prenons le cas de la viande halal  qui fait débat jusqu’aux Pays-Bas, réputés pourtant tolérants. La question derrière le halal est que les musulmans pratiquants (comme les juifs) ne partagent pas les repas des Européens chrétiens ou athées. Les animaux doivent être abattus avec un rituel. Dans la restauration collective (cantines, prisons, hôpitaux, armée), le jour de la choucroute, il était souvent prévu un plat sans porc. Une époque qui aurait existé, selon Florence Ber­geaud-Bla­ck­ler.

Florence Ber­geaud-Bla­ck­ler a travaillé en ethnographie de l’Islam. Et comme stagiaire dans un service vétérinaire de la Gironde dont elle connaît les abattoirs et les boucheries, elle montre que l’abattage industriel ne respecte pas les règles attendues par les consommateurs qui achètent pourtant étiquetés halal dans les devantures : il n’y a souvent pas de compétence religieuse particulière pour les personnels.

Autre curiosité : autrefois, les règles d’abattage étaient respectées au moment de l’Aïd, et on allait chercher un mouton chez le voisin. Aujourd’hui, « je m’at­ten­dais à voir les jeunes is­sus de l’im­mi­gra­tion se dés­in­té­res­ser des règles cou­tu­mières de leurs pa­rents, no­tam­ment dans le do­maine ali­men­taire. J’ob­ser­vais le contraire: un at­trait mas­sif des jeunes pour les pro­duits éti­que­tés comme is­la­miques. » (1) Et dans les hautes sphères ? Les ministères, les salons internationaux, les industriels ?

Halal frozenPour la chercheure, le halal date des années 1970-80 lorsque l’Iran de Khomeini, l’Arabie saoudite et l’Egypte contrôlent les chaines industrielles des pays européens, de l’Australie et de la Nouvelle-Zélande qui vont les approvisionner en viande. C’est la naissance d’un nouveau marché mondial de la viande ovine comme il y eut le boeuf à la fin du XIXe siècle.

Pour elle, la Ma­lai­sie, « pe­tit pays très ri­go­riste a fait de l’is­lam un moyen de dé­ve­lop­pe­ment éco­no­mique et d’apai­se­ment des ten­sions avec l’op­po­si­tion fon­da­men­ta­liste. Il élar­git le do­maine du ha­lal à tous les pro­duits de consom­ma­tion sus­cep­tibles d’être conta­mi­nés par des pro­duits illi­cites – al­cool, porc, viandes non ri­tuelles, etc. L’es­pace du li­cite ali­men­taire a tou­jours va­rié se­lon les époques et les cultures mu­sul­manes. Il s’était élar­gi au XXe siècle; dans l’émi­gra­tion, les mu­sul­mans turcs et arabes se ré­fé­raient au ver­set 5 de la sou­rate 5 du Co­ran, qui leur au­to­rise la nour­ri­ture des chré­tiens et des juifs. Dé­sor­mais, cet es­pace se res­treint de fa­çon in­édite.» (1)

logo-SFCVHDonc, le halal est une affaire économique. Pour la certification, un modèle inclusif rapproche cette viande des labels fondés sur la géographie (AOC), la morale (équitable), la santé et l’environnement (bio). Si les règles religieuses sont respectées, tout un chacun peut fabriquer du halal. Un autre modèle est possible mais concurrent : il nécessite une accréditation d’une autorité musulmane, ce que les pays musulmans ont promu dès 2005, estimant s’être fait déposséder des normes par les Occidentaux. D’autant que les migrations assurent un marché ethnique du halal. Avec les crises de la vache folle et de la tremblante du mouton, le halal rassure, est réputé plus savoureux et hygiénique.

Le marché est si rentable que la question de la certification fait dans la surenchère. De nouvelles exigences de pureté sont imposées par des mouvements fondamentalistes pour séparer les chaînes de production. Con­çue avant tout comme la ga­ran­tie d’une pro­ve­nance is­la­mique, la norme ha­lal peut tout en­glo­ber: la viande, mais aus­si l’en­semble des pro­duits ali­men­taires, les cos­mé­tiques, la phar­ma­cie, les pro­duits mé­na­gers, etc. «Cette ex­pan­sion, com­mente Flo­rence Ber­geaud-Bla­ck­ler, an­nonce des formes de pres­sions éco­no­miques entre «nous», les mu­sul­mans, et «eux», les Oc­ci­den­taux (ou in­ver­se­ment) et des gué­rillas éco­no­miques, no­tam­ment en dia­spo­ra.» (1)

Cette pression est de plus en plus ressentie par les populations européennes qui contestent l’usage croissant de signes d’appartenance (voile, ségrégation sexuelle…) dans un contexte ou un certain nombre de jeunes musulmans ont basculé vers des thèses salafistes. Tout cela, pour Florence Ber­geaud-Bla­ck­ler, a donc « quelque chose à voir avec ce mar­ché, né d’une ren­contre non pro­gram­mée entre ca­pi­ta­lisme néo­li­bé­ral et fon­da­men­ta­lisme is­la­mique.»

Ce qui l’amène à une conclu­sion dé­rou­tante: «Dans nos so­cié­tés in­dus­trielles sé­cu­la­ri­sées, le mar­ché n’est pas neutre; il peut être un vé­hi­cule du re­li­gieux.» (1)

Gilles Fumey

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(1) Le Temps, 8 février 2017.

Le Mar­ché Ha­lal ou l’in­ven­tion d’une tra­di­tion, Flo­rence Ber­geaud-Bla­ck­ler, Seuil, Paris, 2017, 258 p.

9782021341614

 

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