Les illusions des restaurants d’entreprise

restaurant d'entrepriseorDans son reportage sur la cantoche aux néons et formica qui disparaissent faute de clients, Pascale Krémer (1) raconte comment Sodexo, Elior et Eurest séduisent les cadres en « floutant les frontières avec l’extérieur. Avec le bistrot de la rue adjacente, le marché, la petite boutique de vente à emporter, et même la maison. La cantine sera tout à la fois ».

Le restaurant d’entreprise du siège de Carrefour (4500 salariés) à Massy est « la fierté d’Elior ». Forcément futuriste immaculé. Tendance salle d’exposition à Beaubourg. La nouveauté : « Des écrans géants avec graphiques de fréquentation surplombant une longue table d’exposition de mets sous cloche ». Des kiosques de « cuisine du monde », le self service « nouvelle génération », des présentations comme dans les rues de New York (le hot dog s’achète à un triporteur). Au self, la file d’attente n’existe pas, c’est plutôt Châtelet-Les Halles aux heures de pointe, on passe du maraîcher au poissonnier, du boucher à la trattoria et au pâtissier. Pour faire vrai, des cagettes de fruits comme on voit des bottes de paille dans certains vitrines chic d’articles pour équitation. Les toques dépassent le stand de découpe de la viande. « Cuisine maison, messieurs-dames, tel est le message subliminal » conclut la journaliste.

Où mange-t-on toutes ces bonnes choses ? Sur des banquettes, devant un juke box, ou des tables hautes, des sofas en alcôve, des murs végétaux. « Les codes décoratifs de la maison » pour Gilles Ordonneau de Carrefour. Et entendez bien : « pour le bien être et la rencontre entre collaborateurs » dans la lignée de ce qui est fait pour le sport et la garde des enfants. Pascale Krémer évoque le « nomadisme » du repas de midi qu’on « s’épargnera le soir ». L’autre fonction du restaurant, c’est la vente à emporter ou à avaler ailleurs.

montage-sodexo-elior-1200Chez Sodexho sur la tour Eqho (La Défense), le Natural (sic) porte la même déco minimaliste scandinave. Mais on va plus loin : « déculpabiliser le salarié pressé » nourri au sandwichs, paninis et autres salades. Chez Elior sur la tour Bercy Lumière (Natixis), au Bon sens (re-sic), la commande se prend après réservation sur appli. Et si vous êtes comme Manuel Valls, allergique au gluten, votre plateau peut vibrer en passant devant une étiquette intelligente. Vous avez « liké » un plat il y a quelques jours ? Une notification vous informe qu’il est là. Et si vous ne voulez pas quitter votre écran, l’appli vous indique où en est l’affluence, quelles sont les recettes du jour, réserver votre quiche au saumon pour la remporter le soir chez soi.

Devenu un « profil » grâce au big data, le mangeur va pouvoir être sollicité toute la journée pour profiter des aménités assurées pour les jeunes générations. Est-ce le syndrome Silicon Valley dans les mastodontes du CAC ? Delphine Crozon de la direction Marketing de Sodexo, citée par P. Kremer, voudrait le croire, en parlant « d’attirer et de fidéliser ceux qui représenteront la moitié des salariés d’ici cinq ans ». On ne veut pas la décevoir, mais ce qu’on a vu aux Etats-Unis ne va pas du tout dans ce sens-là. La journaliste semble d’ailleurs l’avoir deviné si on lit sa phrase au 2e degré  : « On offre aux jeunes actifs ce qu’ils aiment. Du moins ce qu’on imagine qu’ils aiment. Des marques (…). Des événements (…). Du non-stop (…). Du planétaire, de la cuisine de rue, du sans gluten, du végétarien, du bio, du local… Et même parfois un room service jusqu’au bureau. Comme à l’hôtel. »

Il y a juste un énorme oubli. Qui risque de rendre ces rêves très coûteux et mener aux désillusions. On pense à la déconfiture de l’entreprise Chez Clément qu’on impute paresseusement à la crise qui n’est pourtant responsable de rien ! On n’en dira pas plus. Mais on y travaille au Food20 Lab.

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Le Monde, 27 mars 2016

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