Pourquoi l’humanité est-elle carnivore ? Le Food 2.0 LAB a invité Florence Burgat

Marché de cochon d'Inde et d'alpaga à Puno (Pérou). Source : http://www.fourchette-voyageuse.fr/posts/quand-l-alpagua-et-le-cochon-d-inde-sinvitent-dans-les-assiettes-peruviennes

Marché de cochon d’Inde et d’alpaga à Puno (Pérou). Source

Les humains ne tuent pas pour manger de la viande mais mangent de la viande pour tuer: telle est la thèse renversante dans L’humanité carnivore (Seuil) de la philosophe Florence Burgat invitée ce 24 avril 2017 (à 17h) au Food 2.o LAB.

Il n’y a pas que les militants écologistes ou végétariens qui travaillent, en sciences humaines, sur la question animale. En géographie, Michaël Bruckert a soutenu une thèse sur la viande en Inde. En philosophie, Florence Burgat avant déjà publié en 2012, Une autre existence. La condition animale, dans laquelle elle soutenait que «les animaux veulent vivre, qu’ils peuvent être heureux et apprécient de l’être»; qu’ils sont donc doués d’une existence, et de la capacité corollaire d’éprouver une expérience vécue. Ils sont sujets de leur vécu.« 

La question est aujourd’hui de savoir pourquoi l’humanité a bâti une industrie de la mise à mort animale. En masquant l’idée que manger de la viande implique la mort d’individus voulant vivre. Ici, la philosophe ne s’indigne pas du mal des hommes envers les bêtes. Mais elle se demande comment l’être humain se pense comme mangeur de viande. Interrogation «d’autant plus légitime que l’humanité a institué ce régime au moment où elle pouvait s’en passer». En n’omettant pas de penser qu’une part des famines est liée à la confiscation pour l’élevage de terres qui pourraient produire des végétaux.

Pourquoi l’humanité est-elle carnivore ?

Florence Burgat écarte les thèses naturalistes pour lesquelles manger de la viande serait la condition biologique des humains. Le fait carnivore aurait-il une autre signification que biologique ? Les humains n’auraient-ils pas « décidé » de devenir mangeurs de viande ? Florence Burgat revisite les hypothèses sur la chasse, le sacrifice, le cannibalisme. La thèse centrale du livre est bien plus forte : nous mangeons pour pouvoir tuer, alors que nous pensions tuer pour manger. «Manger de la viande, n’est-ce pas la fin dont la mise à mort des animaux n’est que le moyen? C’est du moins ainsi que les choses semblent se présenter. Mais il se pourrait que la thèse soit inverse, et que l’alimentation carnée soit le moyen déguisé d’instituer un abattage dont l’échelle croît avec les possibilités techniques et dont l’exécution est de part en part planifiée.»

Pour la philosophe, ce serait notre manière de dire notre supériorité métaphysique. Pour elle, il ne fait pas de doute que manger de la viande est une décision. C’est même une institution qui façonne nos rapports aux animaux et à l’animalité. Nos arguments gustatifs (la viande, c’est bon) s’appuient sur l’idée que l’animal « serait bon à manger », désanimalisant la viande. La raison d’être du carnivorisme est bien de « normaliser un certain type de rapport aux animaux, qui définit en retour l’humanité.»

Se passer de l’industrie de la viande ?

Du coup, comment maintenir la place de la viande dans nos imaginaires, si ce n’est en en déplaçant les figures dans les simili-carnés, que la Chine a mis au point dès le Xe siècle ? Ou en produisant de la viande in vitro dans les laboratoires ? Pour Florence Burgat, ces produits susciteraient le dégoût, ce qui n’est pas sûr. Mais e qui est sûr, c’est que les images des élevages industriels ont fait reculer la consommation de viande grâce au dégoût qu’ils suscitent.

Le débat est loin d’être clos.

Gilles Fumey

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