Manger du nouveau, risquer de devenir autre

Parmi les raisons de la pauvreté nutritionnelle (et par là, l’accès à des produits industriels gras et sucrés), il y a un manque de mobilité alimentaire. Parce que certains n’aiment pas manger « comme l’autre », perdre leurs repères en mangeant ce qui n’est pas le « même que soi ». Et si nos identités sont fragiles, floues, menacées, nos crispations alimentaires sont d’autant plus grandes.

Prenons le cas des hommes préhistoriques. Allons avec eux à la cueillette. Cueillir sans connaître, c’est s’exposer à l’empoisonnement. L’être humain garde une forme de mémoire archaïque conférée par le groupe dans lequel il vit. Ce groupe lui permet de recevoir la connaissance. De se protéger des prédateurs. Et, surtout, de savoir quoi manger, comment manger (1). La nourriture cimente le groupe en délivrant le savoir.

foetusLes petits enfants peuvent manger tout ce qu’on leur présente, pour peu qu’on « domestique » pour lui cette nourriture. Mais ils aimeront ce qu’ils connaissent et surtout les mêmes choses. Chez l’enfant, les repères identitaires ne sont pas nombreux. Son corps est nouveau. Il change très vite. Et il doit s’attacher à son activité, « pour se caractériser afin d’être perçu par les autres, pour se définir afin d’être bien perçu par lui-même. » (1)

Dans les conflits idéologiques alimentaires (avec interdictions ou préconisations), le symbolique ((collectif) renforce les identités individuelles. Prenons les mangeurs de viande et les végétariens. Le partage entre les deux groupes n’a de sens que lorsqu’on a le choix, ce qui n’est pas toujours le cas. Les Inuits ne peuvent pas l’être. Inversement, chez ceux qui ont des végétaux à profusion, le végétarisme peut s’imposer.

Avant sa naissance, l’enfant à naître n’est en contact qu’avec ce que mange sa mère. Un attachement au goût de la mère est possible, l’enfant « mange » sa mère.  » Le goût devient une manière d’être soi » (1). Mais l’individu accède à lui-même par ses choix. Il peut même résister à une peur inconsciente de réincorporer sa mère. « D’où l’acuité, voire la gravité des dérèglements alimentaires dans ce monde en crise morale et, par conséquent, en crise identitaire »(1).

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(1) Reflets, N°13, sept. 2014.

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