Mangez 5 fruits 5 légumes… Des haricots verts pas très nets

beans10cQue faire de ces injonctions tombées du ciel du plan national de nutrition sur les fruits et les légumes que nous devrions manger ? 5 par jour ! Audrey Garric, du Monde, a enquêté au Kenya à Thika, au nord de Nairobi sur les fermes produisant des haricots verts.  Le tableau ? Des femmes dans les champs qui sèment ou récoltent des légumes de plein champ pour le groupe AAA Growers parvenant à les acheminer dans le réfrigérateur des Anglais et Hollandais en trois jours à 7000 km de là. Le Kenya s’est spécialisé dans les French beans (sic) toute l’année, mais surtout l’hiver. Et ce n’est pas très joli.

Des ouvrières dans des usines de conditionnement

Des ouvrières dans des usines de conditionnement. Source Le Monde

Des milliers de fermes ont exporté vers l’Europe 200 000 tonnes de légumes frais et transformés dont plus de 10% de haricots en tous conditionnements pour l’Europe de l’Ouest (marché estimé à 20 millions d’euros pour les haricots). La ferme visitée par la journaliste jouxte une usine de conditionnement (ci-contre) et d’emballage.  Audrey Garric semble découvrir le travail en usine : répétitif, silencieux, rapide, stressant par ses rythmes. La question serait plutôt de savoir si les ouvrières se sentent respectées pour leur travail, si elles peuvent souffler quand elles le doivent.

Mais surtout, comme pour Le cauchemar de Darwin, film qui fit scandale, sur la perche du Nil, prélevée dans le lac Victoria en Ouganda pour être expédiée en Europe alors que la population n’a pas assez à manger… Mêmes questions ici pour une population en majorité très pauvre qui doit préparer des repas à la chaîne pour les Européens qui pourraient cultiver les haricots chez eux.  On arguera du fait que le travail donne un salaire. Mais pour 2,4 euros par jour (250 shillings kényans), est-ce bien moral ? Le directeur, Bernard Tinega reconnaît même que produire de la nourriture pour la population locale rapporterait moins d’argent à l’entreprise… Mais avec le chantage à l’emploi pour une population comptant 40% de chômeurs, on peut tout se permettre.

march-14-2013-nairobi-nairobi-kenya-march-14-2013-nairobi-kenya-a-d4ntwbMais le pire n’est pas là. Il est que près de 40% des légumes non réguliers, peu lisses, mordus par des insectes, n’atteignant pas les 10 centimètres fixés par le cahier des charges finissent au compostage. L’hypocrisie ? « Les gens, ici, n’aiment pas les french beans », justifie Vincent Kioko, directeur de la production pour la ferme à Audrey Garric… Pire encore ? L’abus de pesticides, notamment l’usage du diméthoate classée cancérogène possible chez l’humain, a empoisonné la région. Et des cargaisons entières ont été rejetées par les services sanitaires européens.

 

L'usage des pesticides

L’abus de pesticides

Produire sans pesticides implique de la recherche pour traquer les insectes comme le thrips infestant la zone tropicale et justifiant, selon les chercheurs européens, les pesticides si pratiques ! Néanmoins, des filets sont tendus pour limiter les intrants chimiques dans les cultures de choux, de tomates et haricots, provoquant un effet de serre accroissant d’un tiers les rendements ! Mais il faut faire de la pédagogie pour les imposer dans les cultures. Et financer ces filets par une agence américaine, BioNetAgro Scaling et le Cirad français. L’agroécologie permet aussi de repousser certains ravageurs avec la lutte biologique mais il faut être patient.

La solution la plus radicale : stopper les achats de haricots kényans en Europe en consommant local. Et pousser les Kényans à produire les nourritures qu’ils veulent sans empoisonner leurs sols et dans des systèmes qui ne soient pas intensifs.

Gilles Fumey est professeur de géographie culturelle à l’Université Paris Sorbonne – il est également responsable du Food 2.0 LAB et du Pôle Alimentation, risques et santé à l’ISCC (CNRS)

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Pour en savoir plus : voir l’excellent livre de Susanne Freidberg, French Beans and Food Scares : Culture and Commerce in an Anxious Age, Oxford University Press, 2004.

French Beans and Food Scares "Culture and Commerce in an Anxious Age"

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