Obésité, surpoids en France : ce que nous dit la géographie

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Carte Gastronomique de la France (1929)

L’obésité n’est pas une maladie. Elle a de multiples déterminants dont la majorité ne sont pas physiques, mais culturels. Démonstration par la géographie.  Ah, la belle cohorte Constances de plus de 100 000 volontaires surveillés depuis quelques années pour déterminer les facteurs de l’épidémie d’obésité en France. Avec des titres maousse dans la presse (« La France des obèses ne maigrit pas ») et des questions hypocrites (« L’obésité, une maladie inflammatoire ? ») visant à noyer le poisson de l’évidence.

Quelle évidence ?

L’Etat dépense des millions d’euros pour des recherches sur l’obésité dont les dégâts et le coût ne cessent d’empirer. Dans les rapports de l’Inserm, établissement public financé par les contribuables, rappelons-le, jamais il n’est fait mention de l’alimentation d’origine industrielle.

On balade les lecteurs sur « la réduction de l’activité physique » des gens en surpoids ou obèses, sur « la taille des portions », « la plus grande densité énergétique », « la disponibilité de l’alimentation », « l’évolution des prix alimentaires », on incrimine les modes de vie (dans le fourre-tout, « la télévision, les jeux vidéos, l’utilisation des transports en commun – sic –»). On promène les Français encore plus loin avec « la génétique, l’environnement, le stress, la flore intestinale, l’exposition aux polluants » qui sont tous des pistes de recherches honorables, qui tombent sous le sens du premier quidam.

Et les habitudes alimentaires ?

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Carte Prévalence de l’obésité (2015)

Prenons la carte de France issue du site de l’Inserm (1). La prévalence de l’obésité est la plus forte dans le Nord et la plus faible à Paris, soit un écart de près de 15 points ! On lit alors des âneries sur une sociologie différentielle avec un Nord socialement déclassé et forcément plus pauvre que Paris.  Tout faux!  Socialement, Lille comme Nancy où la prévalence de l’obésité  est la plus forte en France sont des villes comptant d’importantes cohortes de populations bourgeoises et riches. Ce qui veut dire qu’à Lille et Nancy, ce sont les cultures alimentaires qui déterminent largement les nourritures : abus de frites et de bière dans le Nord, de charcuterie et de pâtisserie à Nancy. L’éducation joue un rôle, on le suppose, pour Paris, Lyon, Bordeaux ou Toulouse mais  pourquoi Saint-Nazaire qui est une ville ouvrière donnerait-elle moins de risques d’être obèse que Saint-Brieuc, pourtant proche ? Sans compter que l’Inserm vante un échantillon quantitatif impressionnant de «volontaires», dont les caractéristiques culturelles sont pauvres.

Pourquoi tant de tableaux sur les différences entre l’âge et le sexe, et rien sur l’exposition de certaines classes sociales au matraquage publicitaire et à la grande distribution ? Pourquoi nier que le gras et le sucre viennent de produits en très forte majorité issus de certaines industries ?biere-frites Et que ces produits bon marché ciblent des populations vulnérables pour lesquelles la génétique ou la flore intestinale ont bon dos. En Italie où la très grande majorité ne prend pas de petits déjeuners, sinon le café serré, le surpoids est bien moins fréquent, sauf lorsque vient l’âge.

Cultures du corps

L’obésité et le surpoids augmentent avec l’âge ? Quelle trouvaille ! Le ventre ou les rondeurs des retraités appartiennent à l’évolution normale de nombreux corps suralimentés. Y a-t-il lieu de passer tout le monde par la moulinette d’un indice de masse corporelle IMC > 30kg/m2 inventé au début du XIXe siècle par un mathématicien ? Dans certaines langues, le terme même d’obésité n’existe pas : en Inde, la silhouette des femmes est autant construite par les habits amples que par la masse corporelle qu’on ne voit pas (3). Et dont on accepte qu’elle change de taille avec l’âge, comme les peintres du XVIIIe siècle ne s’étonnaient pas des chairs de leurs modèles…

Ne confondons pas l’exposition grandissante des enfants à des aliments qui ne sont pas sains que nous devons combattre autrement que par ces rapports si lénifiants qu’ils en paraissent suspects. Développons les cantines scolaires de qualité. Limitons l’offre industrielle, comme ce fut le cas avec les distributeurs de boissons dans les établissements scolaires (2). Taxons les sodas comme le font certaines villes américaines. Légiférons sur les terres agricoles autour des villes en développant des modes démocratiques de protection de la biodiversité. Encourageons la conversion de l’agrochimie vers l’agroécologie. Cessons de parler de « maladie » quand il s’agit de comportements encouragés par des pratiques industrielles et commerciales condamnables. Corrélons nos mutations corporelles à l’âge de notre population qui vieillit. Et chassons les stigmatisations inutiles qui masquent à peine une hypocrisie et une lâcheté qui ne disent pas leur nom.

Gilles Fumey est géographe de l’alimentation, professeur à l’Université Paris Sorbonne ; il est responsable du Pôle Alimentation, risque, santé à l’ISCC (CNRS) et dirige le Food 2.0 LAB

 


Une première version de ce texte a été publié le 25 octobre 2016 par Gilles Fumey sur le blog Géographies en mouvement de Libération.

(1) Dans Constances, le protocole de mesure de l’IMC et du tour de taille est standardisé dans les Centres d’examens de santé (CES), où des professionnels de santé procèdent aux mesures. Des précisions en fonction de l’âge et des revenus sont également présentées dans l’étude et les données permettent d’identifier les lieux, parmi les départements analysés, où la prévalence de l’obésité est la plus forte. Il s’agit du Nord, pour lequel la prévalence de l’obésité atteint 25,6%, et la Meurthe et Moselle (22,9%). Paris est le département le moins touché par l’obésité, avec une prévalence de 10,7%. Rappelons que l’excès de poids et l’obésité globale sont définis par un IMC > 30kg/m2.

(2) Voir la campagne européenne contre la publicité des industriels à destination des enfants.

(3) Voir l’Atlas global, (Editions Les Arènes) p. 108-111.

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