Orthorexie mode d’emploi

Orthorexique Le chatLa nouvelle astuce de l’industrie agroalimentaire, c’est de prouver que ceux qui veulent bien manger sont morts de peur. « Pourquoi cette peur au ventre ? » interroge le psychologue Patrick Denoux (JC Lattès).

L’incompréhension jusqu’à la dénégation, puis la stupéfaction, puis la moquerie, puis la colère qui s’emparent des industriels face aux végétariens, vegans, crudivores… mérite qu’on s’y intéresse. La défense serait de dire : « attention, bobos », « attention, ados », « attention, barjots ». Bref, ils sont tous malades, ceux qui veulent changer les règles du jeu. Ils ont une obsession qu’on qualifie d’un joli mot qui va passer du domaine scientifique au domaine public : l’orthorexie.

Et là, on peut se moquer de ceux qui veulent des fruits frais, qui veulent grignoter des mini-repas, qui s’arrêtent au rayon (très fourni) des compléments alimentaires. Patrick Denoux racontait déjà cela il y a quelques années sur le site toulousain Agrobiosciences. Il estime aujourd’hui la part des orthorexiques à 2-3% des mangeurs en France.

Les Américains qui ont criminalisé le tabac (après avoir donné naissance à des multinationales agressives), qui pointent du doigt les sodas, qui ont stigmatisé le vin comme de l’alcool ont pu faire passer l’idée que l’orthorexie est un « trouble » (mental, s’entend). Le Larousse a même aidé en mettant le mot dans son lexique.

A force de voir l’industrie agroalimentaire tourner autour de ce qui est « tendance », de ce qui inquiète les mangeurs, ou les excite, il fallait bien que cette histoire d’orthorexie soit lancée au états-généraux de l’alimentation, dont Philippe Brochen a bien transmis ce qu’il faut en penser dans Libération. Alimentation Générale cite Pascale Hébel qui pointe la peur de ce qu’on mange (une attitude pas nouvelle, si on en croit l’historienne Madeleine Ferrières) : « L’éloignement du rural a créé ces angoisses » qui « se « cristallisent chez les classes supérieures » , estime Pascale Hébel. Denoux ajoute même qu’on se croirait plus perspicace en étant suspect devant ce qu’on mange…

imageLes psychologues peuvent citer de vrais malades, angoissés au point que manger est un souffre-douleur, comme il y a des anorexiques tous aussi inquiets et paralysés devant la nourriture. De là, mélanger ces malades à tous ceux qui se posent des questions, qui veulent rompre avec le tout bidoche, le tout gras-salé-sucré, il y a un pas à ne pas franchir. Le cas d’une malheureuse Sabrina Debusquat qui va jusqu’à la dénutrition à force de faire n’importe quoi mérite-t-il de figurer comme un cas clinique amené à se généraliser ? Les « vegan purs et durs » comme ils sont stigmatisés parfois représentent-ils TOUS les vegans ?

Allons donc ! Ces quelques cas sont trop beaux pour dire la révolution alimentaire qui nous attend. Qui n’est pas plus une catastrophe que n’a été la nourriture industrielle dont on ne sait comment se débarrasser aujourd’hui. Avec un brin de fatalité lorsque d’Exposition universelle de Milan à des états généraux de l’alimentation, on voit les géants du secteur se remuer pour chercher des relais de croissance là où personne ne s’intéresse à leur cas : les malades et les vieux. Nul doute que dans les hôpitaux et les maisons de retraite, il y ait peu d’orthorexiques qui n’avaleront pas ce qu’on voudra bien leur donner.

Gilles Fumey

Reçu en courrier la réaction d’une lectrice (sciences biologiques et nutrition) :

« Je suis l’évolution des végétariens et des végans qui augmentent certes, mais consomment de plus en plus de produits préparés industriellement : les substituts alimentaires en remplacement de la viande, du fromage… sous forme de saucisses, steacks hachés très ressemblants à la vue et au goût. Quant à leur préparation à base de « protéines végétales texturées », renforcées de colorants et d’arômes elle implique  turboséparation, traitement thermique, solvants dont certains dénaturant pour les protéines, neutralisation par la soude, présence de constituants phénoliques… Ce que je constate c’est l’absence de réaction critique de ces produits, dès lors qu’ils ont étiquetés bio, végé ou végan. Et je n’aborde pas les compléments alimentaires extraits évidemment par les mêmes procédés industriels. »

 

 

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