Pique-nique chez Édouard Manet

ManetL’été nous rend nomades. Au premier coup de chaleur, les sédentaires contraints par le travail et le climat se faufilent sur les terrasses et traînent au soleil. Depuis quelque temps, ils généralisent le pique-nique. En ville, le plus banal des quais de canal ou de rivière, et la moindre plage de lac sont colonisés par les familles, les flâneurs, les fêtards. On peut s’allonger ? Les pelouses sont envahies par les corps nonchalants. Et partout, on mange, on boit en topant les verres. On se restaure autant qu’on restaure les relations que le manque de temps distendait. Presque les vacances, pour vaquer à soi-même.

Le pique-nique ne ressemble plus aux scènes de Manet où la nudité donnait de l’appétit au peintre. Démocratisé par les emballages qui ont rendu accessibles et mobiles le moindre liquide, le pique-nique s’est désembourgeoisé. Il garde des relents du barbecue, antique tradition de l’agneau immolé aujourd’hui préparé en tranches épaisses ou brochettes de bœuf. Mais il y a plus simple que de trimballer le foyer au charbon de bois ou tirer la rallonge électrique : se rabattre sur des mets conditionnés sans façon, où la diversité rompt l’obligation de tous manger la même chose.

Version BBQ Picnic (USA, 1951)

BBQ Picnic (USA, 1951)

Le snacking a donc pris sa place sur la nappe par terre, dans le train, au départ ou au retour d’une journée épuisante. En fragmentant les plats et les repas, il individualise les nourritures. Il abandonne le côté collectiviste du repas au profit de nourritures choisies comme les Chinois le font sur la table où le plateau tournant offre à chacun de picorer ce qu’il veut. A une grosse nuance près : en Chine, l’offre a été définie par la médecine et les choix ne se font pas que par appétence. Dans le modèle américain, elle est définie par l’industrie et commandée par la publicité et la nutrition.

Là, où la France pourrait jouer une carte, ce serait d’offrir un snacking « français » issu de nos inventions culinaires régionales. Les Français peuvent imaginer un snacking d’été « à la française », plutôt que de s’obstiner dans des voies à plus ou moins long terme sans issue. Qu’on médite ce qui est arrivé au tabac et qui menace le sucre, comme le glyphosate dans l’agriculture. Des entreprises proposent bien des repas conditionnés sur le modèle du bento japonais. On y trouve quantité de saveurs fromagères, on y goûte l’anis et les fruits rouges, le pain craque sous la dent et son moelleux attend le beurre au goût de noisette, le salé et fumé des charcuteries, l’acidulé des cornichons et le piquant de la moutarde. Il faut suivre cette offre de kit repas qui pourrait prendre une bonne part de marché sur le snacking pour peu qu’on soit vigilante sur la qualité des ingrédients et qu’on ait banni  les films plastiques bourrés de phtalates.

Il y a quelques années, j’ai eu l’occasion de participer au Québec au nettoyage de printemps d’une rue de Montréal, non loin du Jardin botanique sur l’ancien site olympique. Sur deux cents mètres de trottoirs gazonnés jalonnés de buissons, nous avons ramassé, accrochés par la végétation 140 kg d’ordures composés à 80% d’emballages de produits alimentaires : boites de conserve et canettes en alu, bouteilles en plastique, gobelets en carton, couverts, toute la table était là jonchant les arrières-trottoirs et tombés là, par incivisme, certes, mais aussi parce qu’une population qui se nourrit beaucoup en marchant crée tellement de déchets qu’elle ne peut pas tous les garder sur elle. La chasse aux mégots qui coûte si cher aux mairies (à Paris, on a déjà collé 20 000 euros d’amendes pour jets de mégots) va donner des idées pour la chasse aux ordures alimentaires dont le coût pourrait bien être transféré à la partie amont de la chaîne qui pollue.

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Gilles Fumey est professeur à l’université Paris-Sorbonne et directeur du pôle Alimentation, risques et santé à l’ISCC-CNRS ; il dirige le Food 2.0 LAB avec Richard C. Delerins et Christophe Lavelle

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