Président : je suis un camembert qui ment

1200px-Logo_Président_(fromage).svg« On a les lauriers qu’on peut. Je suis un camembert sorti d’une chaîne de fabrication industrielle. Né en 1968 au moment où la présidence de la République en France a connu de grosses secousses. Nous sommes des centaines de milliers de camemberts Président produits chaque jour des usines du groupe Lactalis.

Alors que je suis fabriqué  avec du lait de vaches au patrimoine génétique particulièrement travaillé pour produire jusqu’à plus de 40 kg par jour, et que les vaches ont été nourries surtout avec du fourrage de maïs conservé sous forme d’ensilage, des aliments concentrés comme les tourteaux de colza et de soja, compléments azotés venant souvent du Brésil et d’Argentine, mon fabricant industriel parvient à m’octroyer une origine normande que contestent nombre d’amateurs. Lactalis indique que nous sommes « fabriqués en Normandie » alors qu’il existe une appellation d’origine « camembert de Normandie ».

camembert11Pour le critique gastronomique Périco Légasse, qui s’exprimait dans le Figaro (26/01/17), moi, camembert «fabriqué en Normandie» suis un leurre grossier et ma  non-interdiction est en train de virer au scandale alimentaire. « Comme le dit la loi, le seul camembert à avoir le droit d’user du terme Normandie est le «camembert de Normandie» dont l’appellation d’origine protégée (AOP) certifie qu’il s’agit d’un fromage normand élaboré avec du lait provenant de Normandie, c’est-à-dire de vaches élevées et nourries sur des pâturages de la région normande. À l’inverse, le camembert «fabriqué en Normandie» n’est soumis à aucune norme, aucune règle, puisque cette mention interdite par la loi signifie seulement que le fromage a été fabriqué dans une usine située dans le département du Calvados ou de la Manche, mais en aucun cas que le lait utilisé provient de ce territoire. Ce subterfuge a pour but de faire croire au consommateur qu’il achète un fromage normand, ce qui est faux car le lait utilisé pour le fabriquer peut provenir de n’importe quelle région du monde. On peut en effet fabriquer du camembert générique avec du lait importé de Pologne, de Roumanie ou du Brésil. »

On a beau avoir un nom magnifique, on souffre tous les jours d’une discrimination des amateurs de vrais camemberts de Normandie. Il est grand temps de faire le ménage et d’aller voter pour un Président qui ne mente pas. Il y en a en Picardie, paraît-il…

Gilles Fumey est géographe de l’alimentation, professeur des universités et responsable du Pôle Alimentation, risque, santé à l’ISCC (CNRS).

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Pour ceux qui veulent approfondir le sujet, voici les arguments détaillés de Périco Légasse.

Si seuls les camemberts d’appellation d’origine protégée ont le droit d’user du nom Normandie, en quoi la mention «fabriqué en Normandie» est-elle illégale?

Reconnu en fromage d’appellation d’origine contrôlée depuis le décret du 29 décembre 1986, puis celui du 18 septembre 2008, confirmés par le décret n°2013-1059 du 22 novembre 2013, signé par Jean-Marc Ayrault et Stéphane Le Foll, le «camembert de Normandie» est protégé par la loi. Seule l’AOP peut donc user du terme Normandie.

À ce titre, l’article 13 du règlement européen UE 2081/92, validé par le parlement de Strasbourg et par la France, dispose très précisément que «les AOP sont protégées contre toute utilisation commerciale, directe ou indirecte, d’une dénomination enregistrée pour des produits non couverts par l’enregistrement dans la mesure où cette utilisation permet de profiter de la dénomination protégée», en l’occurrence le mot Normandie, et que l’usurpation, l’imitation ou l’évocation d’une indication géographique fausse ou fallacieuse quant à la provenance, l’origine, la nature ou les qualités substantielles du produit figurant sur le conditionnement ou l’emballage est interdite.

CamSarkozy2Cette directive européenne prévoit-elle des sanctions?

La balle est donc à cette heure dans le camp du gouvernement et nous verrons bien si la République va enfin prendre ses responsabilités.

Cette réglementation frappe de plein fouet l’expression «fabriqué en Normandie», en conséquence de quoi, conformément à l’article 10, lorsque les pouvoirs publics constatent qu’un produit agricole ou une denrée alimentaire portant une dénomination protégée ne répondent pas aux exigences du cahier des charges, ils ont l’obligation de prendre les mesures nécessaires au respect de la loi. Or cette situation demeure dans l’impunité puisque le ministère de l’Agriculture, dont dépend l’INAO, garant officiel des appellations d’origine, refuse de saisir la répression des fraudes (DGCCRF) parfaitement compétente pour sanctionner l’infraction. En fait, le ministre de l’Agriculture tarde à protéger l’AOP camembert de Normandie malgré les interpellations de l’organisme de défense et de gestion détenteur de l’appellation. Face à ce silence, réuni à Caen en assemblée générale, le 9 décembre 2016, l’ODG du Camembert de Normandie a voté une résolution demandant aux pouvoirs publics de prendre, conformément à la loi, les dispositions qu’exige la situation pour faire cesser ce scandale. La balle est donc à cette heure dans le camp du gouvernement et nous verrons bien si la République va enfin prendre ses responsabilités.

LepetitQu’y a-t-il de scandaleux dans cet usage illégal de dénomination?

Une volonté évidente de tromper le consommateur. Si les industriels veulent fabriquer du «camembert de Normandie», libre à eux de respecter le cahier des charges de l’AOP. C’est le cas des camemberts Gillot, Graindorge, Réaux, Jort, Moulin de Carel, Pré Saint Jean, Petite Normande ou Isigny-Sainte-Mère, dont le lait cru provient bien du terroir normand. Le problème est que ce lait-là est plus cher et qu’il ne doit en aucun cas être thermisé ou pasteurisé (afin de prolonger sa date limite de vente en grandes surfaces). Pour contourner l’obstacle, et continuer à bénéficier de l’image du nom Normandie sans en avoir les contraintes, certains industriels n’hésitent pas à user du subterfuge «fabriqué en Normandie» pour faire croire aux consommateurs néophytes que ce camembert est normand. Le risque de confusion étant flagrant pour les non initiés, il s’agit tout simplement d’un détournement d’identité par ceux qui veulent le beurre et l’argent du beurre plus la vache et le pré. Induire ainsi le consommateur en erreur à une époque où les efforts de traçabilité de la part du législateur, du producteur et du transformateur sont constants, est particulièrement immoral. Comment des groupes laitiers, dont quelques-uns sont propriétaires de marques de camemberts de Normandie AOP, peuvent-ils ainsi abuser de la confiance de leur clientèle? C’est pourtant l’impunité qui règne jusqu’à présent et le silence de Stéphane Le Foll sur la question est aussi assourdissant que stupéfiant.

Pour être encore plus clair, en quoi consisterait cette tromperie sur un autre produit protégé par une appellation d’origine?

Imaginez un négociant en vin qui commercialiserait des bouteilles dont l’étiquette mentionnerait «Vin vinifié à Bordeaux» ou «Vin élaboré en Bourgogne» mais dont les raisins, ou une partie des raisins, ayant servi à remplir les cuves, proviendraient du Languedoc, de la vallée du Rhône, d’Italie ou d’Espagne, le scandale serait retentissant et la sanction immédiate. Personne n’imagine d’ailleurs une hypothèse aussi fantaisiste, même pas les pires fraudeurs. Eh bien en Normandie cette situation perdure sans que ceux dont le devoir est de faire respecter la loi et l’intérêt du consommateur ne s’offusquent.

Où en est la situation à l’heure qu’il est?

L’éviction de Jean-Charles Arnaud de l’INAO constituerait une faute politique.

Suite à la résolution votée à Caen par l’assemblée générale de l’ODG Camembert de Normandie sous la présidence de Patrick Mercier, l’affaire est désormais sur le bureau de l’Institut national de l’origine et de la qualité, instance dépendante du ministère de l’Agriculture habilitée à saisir la DGCCRF (et la Commission de Bruxelles) pour faire respecter la loi. L’actuel président de l’INAO, Jean-Charles Arnaud, dont les actions répétées et l’engagement en faveur des fromages au lait cru ont permis de sauver le camembert de Normandie en 2008 (les industriels exigeaient le droit d’utiliser du lait pasteurisé pour fabriquer du camembert AOP…), a donc toute latitude légale pour passer à l’action. Aux dernières nouvelles, il semblerait que le renouvellement de son mandat à la présidence de l’institut soit remis en cause alors qu’il lui avait été demandé de rester à son poste. On sait que la tête de ce grand défenseur de l’appellation d’origine et du patrimoine laitier français a été mise à prix par le lobby laitier. Son départ précipité en dirait long sur l’ampleur de certaines pressions. Nous avons du mal à croire que Stéphane Le Foll lâcherait celui dont il vantait encore hier la compétence et la détermination. L’éviction de Jean-Charles Arnaud de l’INAO constituerait une faute politique.

Quels moyens ont les producteurs et les consommateurs pour faire bouger les choses? Les élus locaux sont-ils concernés?

Il appartient aussi aux élus locaux et aux parlementaires normands de se mobiliser et d’intervenir auprès de l’État pour préserver un patrimoine agricole menacé par le lobby laitier.

Tout doit être mis en œuvre, sur le plan associatif, médiatique et même politique, de la part des défenseurs de l’appellation d’origine, pour informer et protéger le consommateur, interpeller l’opinion et les pouvoirs publics afin que la loi soit respectée. Il appartient aussi aux élus locaux et aux parlementaires normands, comme à Hervé Morin, président du Conseil régional, à Jean-Léonce Dupont, à Alain Lambert, à Philippe Bas, à Sébastien Lecornu et à Pascal Martin, présidents des cinq conseils départementaux, de se mobiliser et d’intervenir auprès de l’État pour préserver un patrimoine agricole menacé par un lobby laitier qui, non content d’étrangler les éleveurs, n’hésite plus à contourner la loi pour augmenter ses profits.

Quelle serait la solution pour que le consommateur ne soit plus trompé, que les producteurs de camembert de Normandie ne soient plus lésés et que les industriels laitiers, dont les intérêts économiques ne sont pas négligeables, y trouvent leur compte?

Pourquoi n’useraient-ils pas de la formule «fabriqué dans le Calvados», «fabriqué dans la Manche» ou «fabriqué dans l’Orne» qui fait allusion à un territoire normand, mais sans violer l’AOP ?

Une fois disparu le «fabriqué en Normandie», auquel sont si attachés les industriels du fromage au lait pasteurisé de provenance indéfinie, pourquoi ceux-là n’useraient-ils pas de la formule «fabriqué dans le Calvados», «fabriqué dans la Manche» ou «fabriqué dans l’Orne» qui fait allusion à un territoire normand, mais sans violer l’AOP. En effet, l’indication du département, autre notion géographique, ne contrarie en rien l’appellation d’origine puisqu’elle n’abuse pas du nom protégé Normandie. Tout le monde pourrait cohabiter en bonne intelligence. Mais il y a pire, certains représentants du lobby laitier, avec le soutien de fonctionnaires égarés, ont même suggéré que l’AOP renonce au nom Normandie pour le laisser aux industriels (comme dit Lino Ventura dans les Tontons flingueurs: «Les c… ça ose tout, c’est même à ça qu’on les reconnaît») en échange d’indications du genre «Pays d’Auge» ou «Cotentin»… Une telle forfaiture signerait évidemment l’arrêt de mort de toutes les AOP et c’est sans doute ce que recherchent à terme les industriels. Voir une appellation d’origine renoncer à son identité historique relève du délire et ferait comprendre au monde que la France est un pays bien malade. Honte à ces gens-là!

À bon entendeur salut et les vaches normandes seront bien gardées…

 

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