Stop ! Le bio n’est pas que pour les bobos

Pour nous aider à comprendre le futur de l’économie alimentaire, la revue Alternatives économiques a publié (avril 2016) un article de Vincent Grimault sur ce sujet hautement controversé : le bio serait pour les riches ? Non ! Voici, en exclusivité cet article, pour vous encourager à visiter le site d’Alternatives économiques qui regorge de richesses éditoriales sur l’économie autrement.

Gilles Fumey

vrac_asso_ducherePrès de Lyon, l’association Vrac rend accessible les produits bio et/ou locaux aux habitants des quartiers prioritaires. Et participe à créer du lien social.

« Quatre savons au lait d’ânesse ? Tu vas être propre !«  En ce vendredi après-midi ensoleillé, l’ambiance est à la détente aux Minguettes, quartier populaire de Vénissieux, en banlieue lyonnaise. Un quartier où le revenu médian s’élève à peine à 700 euros par mois par ménage, soit 42 % de la moyenne de l’agglomération. Dans l’un des deux centres sociaux du quartier, 36 personnes viennent récupérer leur commande effectuée auprès de l’association Vrac (Vers un réseau d’achat en commun). Depuis un an et demi, cette association leur propose une fois par mois des produits locaux et/ou bio à bas prix. L’huile d’olive bio ? 5,50 euros le litre. Le Comté de l’Ain ? 10 euros le kilo. Le shampoing bio ? 4,30 euros le litre… « On repère des producteurs locaux ou bio, on leur achète de grosses quantités qu’ils nous livrent en vrac pour obtenir des prix intéressants, puis on les revend dans six quartiers prioritaires de l’agglomération lyonnaise, explique Boris Tavernier, fondateur et homme à tout faire de l’association. En revanche, on ne fait pas de produits frais, car ça impliquerait une logistique plus compliquée. »

Acheter en gros et revendre à bas prix

Le projet commence il y a bientôt trois ans grâce à un bailleur social de l’agglomération lyonnaise (Est Métropole Habitat) et à la Fondation Abbé Pierre Rhône-Alpes. Les deux structures veulent s’attaquer à la précarité au-delà de la seule question du logement. Leur idée : acheter des produits en gros pour les revendre à bas prix dans les quartiers en difficulté. Ils font appel à Boris Tavernier, qui accepte de se lancer dans ce projet à condition de pouvoir proposer des produits de qualité.

Fondateur d’une Amap (*) et d’un bar-restaurant coopératif de produits locaux à Lyon, l’homme est un habitué des circuits courts. Il passe six mois dans plusieurs quartiers prioritaires de l’agglomération pour se faire connaître. Centres sociaux, MJC, régies de quartier…, entre cours de tricot et réunions de locataires, il gagne petit à petit la confiance des habitants et teste son idée : « Ici, les gens s’imaginaient que le bio, ce n’était pas pour eux. D’abord, je faisais goûter les produits, la fois d’après, je parlais des prix. Et puis très vite, ça a marché. » En un an et demi, 700 personnes ont adhéré à Vrac. L’association a vendu pour 60 000 euros de produits l’an dernier et probablement 100 000 euros cette année, avec l’ouverture prévue de deux nouveaux lieux de distribution. Cela reste bien sûr un volume très limité – un Carrefour Market dégage en moyenne un chiffre d’affaires de 12 millions d’euros par an -, mais quand même.

Le décollage de Vrac s’explique tout d’abord par le prix auquel sont vendus ses produits : « Chez Casino, le bio est trop cher pour moi », explique Eliette Orenes. « Pendant longtemps, j’ai dû me passer des produits de qualité, alors que j’aurais aimé pouvoir en acheter pour moi et mes enfants », regrette Marie Pollo. Familles nombreuses ou monoparentales, retraités isolés, la plupart des adhérents de l’association vivent en effet avec de faibles revenus.

« Pauvre et écoresponsable »

VRACarticleLes adhérentes (deux hommes seulement sont venus à la distribution ce jour-là) vantent également la qualité des produits : « Je digère mieux les aliments et les produits de beauté m’abîment moins la peau », explique Valentine Delo. La question sanitaire est un aspect central du projet, alors que l’obésité et le diabète sont très prégnants dans les quartiers en difficulté. Pour Sophie Dubuisson-Quellier, directrice de recherche au CNRS et spécialiste de la consommation alternative, « beaucoup de personnes pauvres sont effectivement soucieuses de la qualité des produits qu’elles consomment. Avant d’être une démarche politique de type classe moyenne, où l’on se préoccupe du sort des petits paysans ou des générations futures, c’est une préoccupation pour sa santé. »

Ce qui n’empêche pas certains adhérents de Vrac d’avoir un discours plus ambitieux. Sur son blog, Safya dla Duch’ (pseudonyme), adhérente dans le quartier de la Duchère, raconte ainsi sa première expérience avec Vrac dans un billet au titre évocateur : « Pauvre et écoresponsable ». Cette consommation « politique », c’est aussi ce qu’est venue chercher Belinda Benzelikha chez Vrac, « parce que le système agroalimentaire dominant [la] dégoûte« .

Pendant que Belinda dénonce le poids des lobbies ou encore la spoliation des terres agricoles par les multinationales, Marie et Valentine discutent dans un coin depuis deux heures. On parle facture d’eau chaude et santé des enfants. Une animatrice du centre social passe et invite une jeune femme venue chercher sa commande à rejoindre les activités du centre. Illustration du lien social que l’initiative Vrac permet de développer au-delà de la seule fourniture de produits. « On est venu ce matin donner un coup de main à Boris, comme on le fait chaque mois, parce qu’il y a une bonne ambiance », ajoutent Nadia et Jeannine. « C’est un des gros points positifs de l’expérience Vrac, explique Camille Bonnard, chargée d’innovation sociale à Est Métropole Habitat, le bailleur social à l’origine du projet. On crée du lien dans les quartiers, avec une vraie mixité sociale, parce que les commandes sont ouvertes à tous. »

1200x768_illustration-sur-l-huile-d-oliveBoris Tavernier précise :« Je ne demande pas de feuille de paie aux adhérents ! La seule contrainte, c’est de venir récupérer ses produits ici, dans les quartiers. Nous avons quelques personnes aisées qui viennent, et j’en suis très satisfait. Ça rend Vrac moins stigmatisant pour les plus précaires, qui sont trop souvent dans des dispositifs à part. » Le fait que ces distributions se déroulent à l’intérieur des quartiers est fondamental, estime également Sophie Dubuisson-Quellier : « Quand on consomme, on veut ressembler à son groupe social. Le bio et les circuits courts se sont développés très vite chez les classes moyennes parce que beaucoup ont reproduit la consommation de leurs connaissancesdu même milieu. Si les habitants des quartiers populaires voient de leurs propres yeux qu’une autre consommation est possible, ils ont de grandes chances de vouloir l’essayer. »

Un succès fragile

Peut-on reprocher à Vrac de concurrencer les petits commerces locaux ? « Cette concurrence n’existe pas, assure Boris Tavernier. Je ne propose pas de produits frais, donc je ne fais pas concurrence aux commerçants sur leur coeur de métier. Et puis, rapporté au nombre d’habitants, il y a très peu de commerces dans les quartiers. Je ne parle même pas du premier magasin de produits bio ou locaux, qui doit être à dix kilomètres d’ici ! » Reste que l’argument est utilisé par « certains grossistes en bio qui ne veulent pas travailler avec moi au prétexte de la défense des magasins bio. D’autres fournisseurs ont peur de se brouiller avec la grande distribution et refusent donc de me vendre des produits ».

Trouver de bons produits pas chers n’est pas la seule difficulté que rencontre l’association : « Dans certains quartiers, et notamment lorsque la dynamique n’est pas portée par une structure de type centre social, c’est parfois difficile », reconnaît Boris Tavernier. « Sans structure porteuse, ça peut très vite s’essouffler, il faut être vigilant pour relancer les gens et leur rappeler qu’ils peuvent commander des produits », confirme Camille Bonnard. D’autant que parmi ses 700 adhérents, Vrac ne dispose que de 100 adresses e-mail. « Je tiens des permanences chaque semaine pour que les gens viennent faire leur commande. Sinon, c’est un peu par texto. Mais il y a très peu de commandes en ligne. On dit que 80 % des foyers ont Internet chez eux, mais dans les quartiers, ce sont les enfants qui sont connectés, les mamans ne maîtrisent pas l’outil », constate Boris Tavernier.

Dernière difficulté, et non des moindres à terme, Vrac reste loin encore de l’équilibre économique : « On vend nos produits quasiment à prix coûtant, car les prix bas sont la raison d’être de l’association », analyse Boris Tavernier, qui est le seul salarié. L’association est financée à hauteur de 100 000 euros par an par trois bailleurs sociaux de l’agglomération lyonnaise (pour 30 000 euros en tout), deux fondations (Abbé Pierre et Daniel et Nina Carasso) et la métropole de Lyon. Vrac réfléchit à se lancer dans l’achat de services groupés (assurance, fournisseur d’accès Internet) pour élargir son offre en prenant cette fois une petite marge.

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Fondation Abbé Pierre : pas seulement un toit pour tous

La Fondation Abbé Pierre est surtout connue pour son combat sur le terrain du logement. Mais « habiter, ce n’est pas que s’abriter« , explique Malika Chafi, responsable du programme « Promotion des habitants » à la Fondation. Celui-ci, lancé en 2005, a déjà soutenu financièrement 500 projets concernant la vie quotidienne, la culture… grâce aux 300 000 donateurs. « On a toujours eu à coeur de soutenir les initiatives qui permettent de créer du lien social dans les quartiers populaires et de lutter contre l’isolement. On essaie d’être le levier de tout ce qui peut améliorer les conditions de vie et surtout redonner de la considération et de la dignité à ses habitants », poursuit-elle. C’est dans cette optique que la Fondation soutient l’association Vrac à hauteur de 40 000 euros.

Si le concept est fragile, il fait tout de même des émules au-delà de la capitale des Gaules. Grenoble, Strasbourg, Bordeaux, région parisienne…, plusieurs projets inspirés de l’expérience lyonnaise émergent ces derniers mois. Mais grossir n’est-ce pas un danger pour un projet local de circuits courts ? Boris Tavernier ne le croit pas : « Beaucoup de porteurs de projets du monde de l’économie sociale et solidaire ont peur de se pervertir en prenant de l’ampleur. Je ne suis plus de ceux-là. Il faut bien sûr cadrer les choses, et nous réfléchissons à établir une charte pour que cette initiative garde du sens. Mais il ne faut pas avoir peur d’être ambitieux. »

* Amap : association pour le maintien d’une agriculture paysanne. Elle regroupe des consommateurs qui s’engagent à acheter la production de paysans locaux de façon régulière.

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