Vive le gaspillage ?

Gaspillage ramadan TunisiePourquoi les chiffres sont-ils souvent muets ? Pourquoi un pays pourrait être « gastronomique » et accroc au snacking ? Pourquoi les mouvements contre la souffrance animale sont si puissants et la croissance du burger encore plus ? Et sans que tout cela soit vu comme un fumeux « paradoxe » ? Voici un cas d’étude venu du Maghreb.

Pendant le ramadan, les autorités musulmanes demandent aux populations de Tunisie de ne pas gaspiller la nourriture. Pourquoi ces familles qui se privent toute la journée pour marquer leur foi et pratiquer l’aumône achètent-elles tant de nourriture qu’elles jettent après le repas du soir de rupture du jeûne ? La réponse est dans la question !

Mesurons ce que représente ce gaspillage. Les autorités de Tunisie et de Bahreïn communiquent sur des chiffres alarmants : à Tunis, la consommation de thon augmente environ de 400% par rapport à un mois habituel et, au total, près de 40% de la nourriture cuisinée serait jetée dans les deux pays ! Les anthropologues enquêtent et se voient confirmer ces achats considérés comme « somptuaires » : « On ne veut manquer de rien ! Il faut même marquer l’abondance » avouent les sondés. Un étudiant tunisien, Mohammed Ali, cité dans un autre média : « On dit en arabe qu’on mange avec nos yeux. Quand on n’a pas mangé pendant je ne sais pas combien, huit-dix heures, on dit qu’au repas on peut manger tout ce qu’on veut. »  En effet, la faim de la journée justifie l’abondance du soir, une sorte de peur de manquer qui contribue à acheter au-delà du « raisonnable ». Et donc… à jeter. Mais ce qui compte, c’est l’écart entre le vide de la journée et le plein du soir. On n’achète pas pour jeter, mais pour se rassurer ! Et si on doit jeter, ce n’est pas si grave puisqu’on est rassuré. Le gaspillage est une notion fabriquée par la statistique, qui tombe ensuite  avec le regard des autres, dans la morale. Ce sont toujours les autres qui gaspillent.

La nouveauté est qu’en Tunisie, un Institut national de la consommation, calqué sur nos institutions, ait pu évaluer à 850 000 le nombre de pains gaspillés par jour. Et lorsque ceux qui ont faim regardent ces pains jetés, ils ont encore plus faim. Comptons encore : ces pains, ce sont 300 000 dinars, soit 120 000 euros, à multiplier par le nombre de jours de ramadan. Une somme qui détonne d’autant plus que le pain est… subventionné par l’Etat. Ce qui a poussé l’Etat à une campagne publicitaire pour arrêter la gabegie.

Et ce n’est pas tout. En Algérie, des milliers de personnes sont admises à l’hôpital pendant le ramadan pour des troubles digestifs, de l’hypertension, des troubles de diabète dans les établissements du nord du pays, selon le journal Echorouk où s’exprime le Pr Mustapha Khiati. A Qatar, les admissions à l’hôpital portent surtout sur des excès de nourriture provoquant des brûlures d’estomac.

De quoi les humains ont-ils besoin ?

Des économistes aussi prestigieux que J.K. Galbraith ont écrit que « les besoins des populations sont le fruit de la production » ! Quand l’offre augmente, des besoins nouveaux seraient créés artificiellement. C’est possible. Mais les besoins naissent pas seulement de la nécessité, mais de la collectivité. Ce qui fait la valeur d’un bien alimentaire, c’est sa rareté mais surtout le sens que lui donne une société. Le poisson du vendredi perd sa valeur quand le christianisme s’épuise. La satiété est une notion sans grande valeur en économie, mais en psychologie, oui. Car le désir, par définition, ne peut être assouvi. Les nourritures du ramadan n’ont pas pour fonction de nourrir, mais de rompre le jeûne. Autrement dit, une fonction déconnectée des besoins nutritionnels.

De ce fait, ce qu’on appelle le « minimum vital » a t-il un sens ? Le minimum pour qu’un ramadan soit réussi n’exige pas qu’il y ait du gaspillage. Mais la fête entourant la rupture du jeûne comme les banquets où l’on mange plus que de raison exige peut-être que l’abondance soit rappelée. Puisqu’on jette si facilement de la nourriture, puisqu’on doit demander à l’Etat de rappeler que les nourritures sont morales, il faut en conclure que toute société qui a les moyens de gaspiller trouve symboliquement les moyens de lui donner du sens.

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Gilles Fumey est géographe de l’alimentation et dirige le Food 2.0 LAB avec Richard C. Delerins et Christophe Lavelle.

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