L’Alimentarium III : du musée physique au musée virtuel

Dans quelques jours, au bord du lac Léman, au cœur de la « Riviera Vaudoise »,  à Vevey, un musée va renaître…: L’Alimentarium, ce musée fondation (créé en 1985 par Nestlé) est voué à l’alimentation. Signalé à l’automobiliste par une œuvre  de 8 mètres de haut, La Fourchette (installée dans le rivage du Léman, face au musée et devenue l’emblème de la ville), il se veut un centre de référence sur les questions de l’alimentation et de la nutrition, sur l’évolution des habitudes alimentaires et sur leur impact tant sur la société, l’environnement que sur le corps humain tout en se positionnant comme un acteur de la scène culturelle suisse. Les parti pris de cette refonte intéressent l’ensemble des lieux culturels dédiés à la transmission, la vulgarisation des problématiques de l’alimentation.

4 juin, 2016 : la troisième mue

Musée et « centre de compétences », interdisciplinaire, le nouvel Alimentarium affirme son inscription dans la société de la connaissance et des savoirs. Privilégiant une approche pédagogique et interactive, il s’est voulu, dès sa création, « musée vivant », observateur des évolutions de nos consommations et de nos habitudes alimentaires, en adoptant un point de vue global  et en favorisant l’interaction et le dialogue avec les visiteurs.

Alimentarium 3 Créé voici plus de 30 ans, L’Alimentarium a donc connu trois grandes étapes dans ses choix muséographiques, ses parti-pris scénographiques et sa politique de médiation : celle de sa naissance. Celle sa première refonte au début des années 2000 centrée sur une muséographie de discours, l’exposition permanente présentant des objets gravitant autour de l’aliment et  le parcours de la visite se décomposant alors en 4 espaces thématiques : acheter, cuisiner, manger, digérer. Et celle d’aujourd’hui : une nouvelle métamorphose, intégrant les cultures numériques et médiatiques.

Le musée fait peau neuve

Installé dans un bâtiment néo-classique qui fut, dès 1921, le 1er siège d’entreprise Nestlé & Anglo-Swiss condensed milk Company, l’Alimentarium constitue un dispositif muséal qui agrège et articule une diversité de lieux : une exposition permanente, des expositions temporaires, un espace de découverte et d’expérimentation repensé et des ateliers-cuisine (l’Espace Food Expérience)…

Mais aussi un restaurant  qui s’inscrit au cœur de la démarche de l’institution. Accessible par l’entrée générale du musée, les cuisines « vous attendent », proposant des menus en adéquation avec les expositions, les saisons, les thématiques choisies par la direction. Et les enfants (qui jusqu’en 2015 représentaient la moitié des publics) ne sont pas oubliés : un « resto des P’tis gourmands » leur est dédié pour qu’ils y préparent un repas « digne des grands chefs ». Pour compléter cet ensemble, un café Lounge et un jardin faisant partie intégrante de la scénographie du musée – des visites didactiques y étant organisées, afin de faire découvrir plantes et herbes…

Alimentarium CharlotLa réinvention scientifique d’une programmation

La scénographie que les visiteurs découvriront officiellement le 4 juin a été repensée et réorganisée autour de 3 thèmes (Aliment, Société, Corps). Résolument immersive, elle mêle contenus digitaux, découvertes et expérimentations (les démonstrations scientifiques ont toujours été centrales dans la programmation du musée) : il s’agit d’inviter les visiteurs à explorer leurs habitudes alimentaires et à questionner leurs récentes évolutions, « ici et ailleurs » (le souci de l’actualité, de l’analyse des tendances actuelles est beaucoup plus prégnant qu’auparavant).

Le secteur Aliment :  il se divise en trois thématiques (composition, production, transformation) et porte ainsi des regards tant sur l’agriculture, les échanges locaux et internationaux que sur les systèmes alimentaires (diffusion approvisionnement, traçabililité, commerce des aliments) ou encore sur les processus de fabrication, conservation, préparation (tant artisanales qu‘industrielles) de la nourriture.

Le secteur Société : divisé en trois thématiques transversales qui rythment la visite (représentation, consommation, pratiques), il met en perspective les habitudes, pratiques et valeurs alimentaires du monde entier ; il explore l’acte de manger pour montrer que, loin de se limiter à satisfaire un besoin vital, celui-ci répond aussi à une fonction sociale essentielle. Vous pourrez laisser une trace dans cette espace: un mur communautaire récoltera vos souvenirs d’enfance et vos gastroselfies.

Le secteur Corps : il invite à nous poser deux questions sur notre alimentation et sur la nutrition : « comment je perçois ce que je mange ? », « pourquoi je mange ? »…  Pour trouver des réponses, il propose un voyage immersif à l’intérieur du corps (du tube digestif aux avenues du cerveau, parsemées de neurones géants) : au terme de cette épopée intime, vous devriez pouvoir comprendre les mécanismes de perception de la nourriture ainsi que le fonctionnement de la digestion.

La place du numérique, de l’interactivité mais aussi des médiations orales

La refonte de l’exposition permanente est, nous l’avons évoqué, tournée vers le digital. Et la principale innovation est sans doute L’Alimentarium Academy, un écosystème d’apprentissage en ligne pour « apprendre en s’amusant » et ceci avant même l’ouverture de juin. En effet, dès l’automne 2015, le musée avait lancé cette plateforme éducative consacrée aux questions d’alimentation et de nutrition, démultipliant les possibilités d’approfondissement et de découverte. A travers des jeux pédagogiques (Tubix, Nutrix,…), intégrés à des contenus éducatifs en ligne (MOOCs), et une application mobile, l’Academy met à disposition des enfants, des enseignants et des parents du monde entier des savoirs et des connaissances d’une grande diversité, cherchant à favoriser des apprentissages multiples. Conçue avec des spécialistes et des experts en pédagogie numérique, ce portail se décline en trois propositions : des supports de cours ludiques pour les enfants ; des cours en ligne destinés aux enseignants ; une application mobile qui encourage la réflexion et le dialogue entre parents et enfants sur les questions de l’alimentati

Envisagé comme une prolongation des expositions et des thématiques présentées dans le musée, ce dispositif veut répondre aux modes de @communication et de consommation contemporains.  Musée virtuel, il devrait permettre d’explorer les thématiques de l’alimentation et de la nutrition – grâce à une @collection de près de 300 objets digitalisés en haute définition, représentés à 360°, et commentés par des fiches de références.

L’exposition permanente prolonge ce  investissement sur le numérique : grâce aux écrans, tables, bornes interactives, « vous découvrirez la vie d’un aliment », de sa composition à sa préparation, en passant par sa production. Enfin, le @magazine (dont le 1er numéro a été lancé au printemps 2014) cherche à compléter le tout par une mise en perspective culturelle, scientifique, artistique et écologique des sujets liés à l’alimentation ainsi que par une petite sélection des tendances qui « font le buzz » sur la toile. Enrichi d’images, d’illustrations, de vidéos, de liens renvoyant aux objets de la collection, de fiches explicatives ou d’accès à des sites de références, chaque numéro met ainsi en perspective une grande diversité de sujets liés à l’alimentation et à la nutrition.

L’Alimentarium cherche à démultiplier les canaux de communication.  Mais l’épreuve de la visite nous dira si ces choix laissent encore une place au hasard, à la diète médiatique ou  au silence.

Les médiations

Les démonstrations scientifiques, les dégustations gastronomiques, les ateliers culinaires, les visites commentées (autant d’occasions pour apprendre, expérimenter, partager) faisaient déjà partie de la précédente politique des publics et du développement culturel de l’Alimentarium. Actualisant l’importance du lien social et culturel associé au partage des repas et à l’alimentation, ceux-ci s’enrichissent aujourd’hui d’une diversité de dispositifs: tel l’espace Food Academy qui accueille en soirée, le temps d’un atelier, les jeunes (et moins jeunes) pour découvrir des spécialités culinaires d’ici et d’ailleurs ; ou encore la variété croissante des médiations orales, privilégiées dans cette 3ème version du musée pour susciter échanges et partages, pour inviter à une démarche conviviale, pour expérimenter tout en commentant.

alimentarium 4L’Alimentarium, bien nommé

Ce musée est emblématique des réflexions muséologiques actuelles : se présentant comme interdisciplinaire et holistique, ouvert aux innovations numériques, il englobe tous les aspects liés à l’alimentation sans oublier la dimension symbolique et s’ouvre, par la médiation virtuelle, à de nouveaux publics et de nouveaux usages.

Mais peut-on parler de rupture ? …  Le soin apporté à l’enrichissement de la collection du musée, à la valorisation des acquis et notamment ceux des expositions passées : 35 sont archivées, témoignant d’une approche éclectique originelle tant les thématiques furent multiples et contrastées) rend compte d’une approche moins sensible aux injonctions omniprésentes à l’innovation (notamment technologique) que soucieuse d’actualiser les valeurs et missions d’une institution, à savoir le Musée.

Dominique Pagès est membre du FOOD 2.0 LAB et chercheur au CELSA-GRIPIC- Paris Sorbonne

L’Alimentarium : www.alimentarium.ch et https://learning.alimentarium.ch/fr/

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